Le mal du pays, cette nostalgie particulière

Il arrive que l’on quitte son pays avec enthousiasme, porté par un projet, une opportunité, une envie de changement, et que l’on soit malgré tout surpris par ce qui se passe quelques semaines plus tard. Une odeur de cuisine familière, une chanson entendue par hasard, une lumière qui ne ressemble pas à celle d’ici, et quelque chose se serre. Ce phénomène a un nom : le mal du pays, ou homesickness. Il mérite d’être regardé de plus près, non pas comme un simple inconfort passager, mais comme une expérience psychologique à part entière.

mal du pays - alonso-reyes-I0mQiK17gZA-unsplash

Une notion longtemps mal comprise

Le mal du pays a longtemps été traité par la médecine comme une pathologie à proprement parler. Le terme « nostalgie » lui-même a été forgé par un jeune étudiant en médecine suisse à la fin du XVIIe siècle, qui décrivait chez des soldats, mais aussi des étudiants et des domestiques éloignés de chez eux, un ensemble de symptômes physiques et psychiques suffisamment sérieux pour être considérés comme une maladie à part entière. Cette vision médicale a marqué durablement la manière dont on a pensé le phénomène pendant plus d’un siècle.

Les recherches plus récentes en psychologie invitent à nuancer cette lecture. Une synthèse de la littérature scientifique sur le sujet souligne que le mal du pays n’a pourtant pas reçu toute l’attention qu’il mérite de la part des chercheurs, alors qu’il concerne un nombre important de personnes : immigrants, réfugiés, étudiants, militaires. Autrement dit, ce n’est pas un phénomène marginal, mais une expérience partagée par des populations très diverses, chacune avec ses propres circonstances.

Ce que l'on sait de ses mécanismes

Plusieurs cadres théoriques tentent d’expliquer pourquoi quitter son pays peut générer cette détresse particulière : l’angoisse de séparation et la perte, l’interruption du mode de vie habituel, la perte de contrôle, le changement de rôle, ou encore un conflit interne. Aucune de ces théories ne s’impose comme la seule explication définitive. Elles coexistent plutôt comme des grilles de lecture complémentaires, chacune éclairant une facette différente de l’expérience.

Et ce mal du pays n’est peut-être pas toujours le même pour tout le monde. Des chercheurs ont interrogé des personnes ayant vécu un mal du pays particulièrement fort, pour essayer de comprendre s’il existe une seule et même expérience, ou plutôt plusieurs formes différentes, selon ce qui l’a déclenché, son intensité, ou la façon dont il se manifeste. Cette question n’a pas encore de réponse définitive : les chercheurs continuent d’explorer si le mal du pays est une expérience unique, ou une famille d’expériences qui se ressemblent sans être identiques.

Sur le plan concret, le mal du pays peut se manifester de façon très large. Une étude s’intéressant à des personnes « homesick » à risque de le devenir, ou en cours de rétablissement a mis en évidence une santé perçue et une humeur dégradées, ainsi que des fonctions cognitives moins performantes chez les personnes concernées, comparées à celles qui n’étaient pas touchées. Cela peut expliquer pourquoi certaines personnes se sentent, lors de cette période, moins concentrées, plus fatiguées, ou simplement « pas tout à fait elles-mêmes », sans toujours faire le lien avec l’éloignement géographique.

Le mal du pays et la nostalgie : deux cousines, pas des jumelles

On confond parfois le mal du pays avec la nostalgie au sens plus large. Il peut être utile de les distinguer, même si la frontière entre les deux reste parfois fine et poreuse. Des chercheurs spécialisés dans l’étude de la nostalgie rappellent que ces deux notions ont longtemps été confondues historiquement, la nostalgie n’étant devenue un objet d’étude psychologique distinct que plus récemment. Ils proposent de voir la nostalgie comme une émotion globalement positive, tournée vers soi et vers les liens sociaux, qui peut d’ailleurs être déclenchée par des états difficiles comme la solitude ou une humeur négative, tout en générant en retour des effets plutôt bénéfiques : renforcement du sentiment de connexion aux autres, apaisement face à certaines inquiétudes existentielles.

Le mal du pays, lui, semble davantage centré sur un lieu précis, un manque concret, parfois plus envahissant. On pourrait dire, pour simplifier sans figer les choses, que la nostalgie regarde vers un temps, tandis que le mal du pays regarde vers un espace. Mais ces deux mouvements intérieurs peuvent très bien se croiser, se nourrir l’un l’autre, sans qu’il soit toujours nécessaire ni même possible de les séparer nettement.

Pourquoi cela nous arrive-t-il, même quand tout va bien par ailleurs ?

Il n’est pas rare de culpabiliser face à un mal du pays qui survient alors que la vie dans le nouveau lieu se passe plutôt bien. Peut-être vaut-il la peine de rappeler que ce ressenti ne dit rien sur la qualité de votre nouvelle vie, ni sur un quelconque échec à vous y adapter. Le mal du pays peut simplement traduire l’attachement à des repères, des rythmes, des visages qui ont été votre quotidien pendant longtemps. Perdre ces repères, même pour gagner autre chose de précieux, reste une forme de perte, et les pertes se ressentent, quelle que soit la valeur de ce qui a été gagné en retour.

Pour certaines personnes, ce mal du pays s’estompe progressivement à mesure que de nouveaux repères se construisent. Pour d’autres, il peut revenir par vagues, à l’occasion d’une date symbolique, d’une fatigue accumulée, ou d’un simple imprévu qui vient fragiliser l’équilibre encore récent du nouveau quotidien. Il n’y a pas de calendrier universel pour ce type de vécu.

Conclusion

Il n’existe pas de recette qui fonctionnerait de la même façon pour tout le monde. Certaines personnes trouvent un soulagement à maintenir des liens réguliers avec leur pays d’origine, d’autres au contraire ont besoin de s’en éloigner un temps pour mieux investir leur nouvel environnement. Il arrive que recréer, même modestement, quelques repères familiers (un plat, un rituel, une musique) aide à faire cohabiter les deux mondes plutôt qu’à les opposer. Et parfois, en parler, tout simplement, avec quelqu’un qui écoute sans minimiser ni dramatiser, suffit à alléger un peu le poids de cette expérience.

Si ce mal du pays s’installe durablement, ou s’accompagne d’une détresse qui déborde largement le cadre de l’éloignement, il peut être utile de ne pas rester seul face à cela.

  • Sedikides, C., Wildschut, T., Arndt, J., & Routledge, C. (2008). Nostalgia: Past, present, and future. Current Directions in Psychological Science, 17(5), 304-307.
  • Van Tilburg, M. A. L., Vingerhoets, A. J. J. M., & Van Heck, G. L. (1996). Homesickness: A review of the literature. Psychological Medicine, 26(5), 899-912.
  • Van Tilburg, M. A. L., Vingerhoets, A. J. J. M., & Van Heck, G. L. (1999). Homesickness, mood and self-reported health. Stress Medicine, 15(3), 189-196.
  • Van Tilburg, M. A. L., Eurelings-Bontekoe, E. H. M., Vingerhoets, A. J. J. M., & Van Heck, G. L. (1999). An exploratory investigation into types of adult homesickness. Psychother Psychosom, 68(6): 313-8.

Vous traversez une période d’adaptation à un nouveau lieu de vie, et cette nostalgie prend une place plus importante que ce que vous auriez imaginé ? Vous pouvez me contacter via ce formulaire, par e-mail ou par SMS pour en discuter.