Quand le corps parle : décoder les émotions que l’on n’ose pas nommer

Vous avez déjà eu la gorge qui se serre juste avant de parler en public ? Ou ce ventre qui se noue quand vous attendez une mauvaise nouvelle ? Peut-être ce poids sur la poitrine les lendemains de rupture ? 

Ces sensations ne sont pas des coïncidences. Elles ne sont pas non plus “dans votre tête”. Elles sont peut-être simplement la façon qu’a votre corps de signaler quelque chose — souvent avant même que vous ayez trouvé les mots pour le dire.

Émotions et corps - Nummenmaa, L., Glerean, E., Hari, R., & Hietanen, J. K. (2014). Bodily maps of emotions. PNAS, 111(2), 646–651 — Utilisée à visée éducative.

Figure adaptée de : Nummenmaa, L., Glerean, E., Hari, R., & Hietanen, J. K. (2014). Bodily maps of emotions. PNAS, 111(2), 646–651. https://doi.org/10.1073/pnas.1321664111 — Utilisée à visée éducative.

Le corps, un signal d’alerte de nos émotions

Pendant longtemps, la pensée dominante considérait les émotions comme avant tout mentales — le corps n’en étant que le reflet. Certains chercheurs, dont Antonio Damasio ou Lisa Feldman Barrett, proposent une lecture différente : les émotions seraient construites à partir de signaux corporels autant que cognitifs, dans un dialogue constant entre le corps et le cerveau. Ce n’est pas un consensus universel, mais une perspective qui ouvre des pistes concrètes pour mieux se comprendre.

Plus récemment, une étude menée par Lauri Nummenmaa et ses collègues de l’Université d’Aalto (2014) a cartographié, les zones du corps activées pour chaque émotion de base. Les résultats sont frappants : les cartes corporelles des émotions sont universelles et hautement cohérentes d’une personne à l’autre.

Quelle émotion, quel signal ? Le guide des ressentis corporels

Voici les six émotions de base identifiées par le psychologue Paul Ekman, et les manifestations physiques qui les accompagnent le plus souvent : 

La peur

  • Accélération cardiaque, palpitations
  • Respiration courte, superficielle
  • Membres qui tremblent ou « se vident »
  • Gorge qui se serre, voix qui change
  • Tension dans les épaules et la nuque
  • Sensation de froid, chair de poule

La joie

  • Légèreté, sensation de chaleur diffuse
  • Énergie dans les jambes, envie de bouger
  • Sourire involontaire, yeux qui « brillent »
  • Respiration ample, profonde
  • Chaleur dans la poitrine
  • Muscles faciaux détendus

La tristesse

  • Lourdeur dans la poitrine, « cœur lourd »
  • Fatigue profonde, corps ralenti
  • Envie de se recroqueviller
  • Gorge serrée, larmes
  • Tension dans le front et les yeux

La colère

  • Chaleur intense dans la tête et le visage
  • Tension musculaire dans la mâchoire
  • Poings qui se serrent
  • Poitrine qui « enfle », souffle court
  • Rougeur du visage et du cou
  • Énergie concentrée dans les bras

Le dégoût

  • Nausée, haut-le-cœur, remontées gastriques
  • Tension dans la gorge et l’estomac
  • Contraction du visage (nez qui se plisse, lèvre supérieure relevée)
  • Recul du corps, envie de s’éloigner de la source
  • Salivation excessive ou au contraire bouche sèche
  • Sensation de “souillure”, envie de se laver

La surprise

  • Inspiration brusque, souffle coupé
  • Yeux qui s’écarquillent, sourcils levés
  • Mâchoire qui se décroche légèrement
  • Légère tension dans tout le corps, figement momentané
  • Accélération cardiaque brève
  • Relâchement rapide des muscles du visage

Pourquoi le corps réagit-il avant notre conscience ?

La réponse tient à notre évolution. Le système limbique — la partie du cerveau qui gère les émotions — traite les informations bien plus vite que notre cortex préfrontal, siège de la pensée rationnelle. Avant même que vous vous disiez « je suis en danger », votre corps est déjà en train de se préparer à fuir ou à combattre.

C’est ce que le psychiatre Peter Levine appelle le « réflexe de survie ». Et c’est une fonctionnalité, pas un bug. Ce système ultra-rapide vous a protégé, et protège encore depuis des millénaires.

Le problème, c’est que ce système ne distingue pas toujours une menace physique réelle (un prédateur) d’une menace sociale perçue (une réunion difficile, un conflit relationnel). Le corps réagit de la même façon et parfois, il reste bloqué dans cet état d’alerte, longtemps après que le « danger » soit passé.

Ignorer son corps : les conséquences silencieuses

Quand les signaux du corps sont ignorés ou mis de côté pendant longtemps, ils ne disparaissent pas pour autant. Ils cherchent d’autres façons de se manifester. Certaines personnes remarquent des tensions physiques qui s’installent sans raison médicale évidente — dans le dos, les épaules, l’estomac. D’autres ont l’impression d’être “déconnectées” d’elles-mêmes, ou de ne pas vraiment savoir ce qu’elles ressentent. D’autres encore vivent des réactions émotionnelles qui les surprennent elles-mêmes — une irritation soudaine, des larmes qui arrivent “sans raison”. Ce ne sont pas des signes de faiblesse. Ce sont souvent des signes que quelque chose cherche à être entendu.

Réapprendre à écouter son corps : par où commencer ?

La bonne nouvelle, c’est que la connexion corps-émotions se réapprend. Et ce n’est ni long ni compliqué pour commencer.

Le scan corporel Plusieurs fois par jour, faites une pause de 30 secondes. Fermez les yeux. Demandez-vous simplement : Qu’est-ce que je ressens dans mon corps en ce moment ? Pas « qu’est-ce que je pense » — ce que vous sentez. Commencez par nommer une zone : « j’ai les épaules hautes », « j’ai une pression dans la poitrine ». C’est tout. Pas besoin d’interpréter — juste observer.

La respiration consciente La respiration est le seul paramètre du système nerveux autonome que nous pouvons contrôler consciemment. Ralentir sa respiration — notamment l’expiration — active le système nerveux parasympathique et envoie un signal de sécurité à tout l’organisme. Quatre secondes d’inspiration, six secondes d’expiration : un outil simple et très puissant.

Nommer pour apprivoiser Des études en neurosciences ont montré que nommer une émotion réduit son activation dans l’amygdale cérébrale. Ce phénomène, appelé affect labeling, est accessible à tous. Dire — ou écrire — « je suis en colère » ou « j’ai peur » suffit à diminuer l’intensité du ressenti.

Bouger le corps Les émotions sont de l’énergie, cela

 au sens propre. Elles ont besoin de se décharger. La marche, la danse, le yoga, la natation… tout mouvement corporel aide à compléter le cycle émotionnel, à traiter et libérer ce que le corps retient. En d’autres termes, le corps répond volontiers quand on lui laisse l’espace pour s’exprimer. Le mouvement, quelle qu’en soit la forme, est l’une des façons les plus naturelles de lui offrir cet espace.

Et si les émotions dans le corps étaient une forme d'intelligence ?

Considérer les signaux du corps non plus comme des gênes à éliminer, mais comme des informations précieuses : c’est peut-être le changement de regard le plus important. Votre ventre noué avant une réunion vous dit peut-être que quelque chose d’important se joue. Votre gorge serrée face à une décision vous signale peut-être qu’elle ne vous ressemble pas.

Le corps n’est pas infaillible. Il peut amplifier des peurs héritées du passé, réagir à des fantômes de l’enfance. Mais il est toujours en train de communiquer quelque chose. Apprendre son langage, c’est se donner accès à une partie de soi-même qui ne ment jamais — parce qu’elle ne raisonne pas. Elle ressent, simplement.

Si vous avez du mal à ressentir vos émotions dans votre corps, ou si certains ressentis vous semblent trop intenses ou envahissants, cela ne signifie pas que quelque chose ne va pas chez vous. Cela peut simplement indiquer que votre système nerveux a appris à se protéger. Une thérapie somatique, la pleine conscience, ou un suivi psychologique peuvent vous accompagner pour renouer avec votre corps, à votre rythme.

  • Nummenmaa, L., Glerean, E., Hari, R., & Hietanen, J. K. (2014). Bodily maps of emotions. Proceedings of the National Academy of Sciences, 111(2), 646–651.
  • Damasio, A. R. (1994). Descartes’ Error: Emotion, Reason, and the Human Brain. Putnam. [Trad. fr. : L’Erreur de Descartes, Odile Jacob, 1995]
  • Lieberman, M. D., Eisenberger, N. I., Crockett, M. J., Tom, S. M., Pfeifer, J. H., & Way, B. M. (2007). Putting feelings into words: Affect labeling disrupts amygdala activity in response to affective stimuli. Psychological Science, 18(5), 421–428.
  • Levine, P. A. (2010). In an Unspoken Voice: How the Body Releases Trauma and Restores Goodness. North Atlantic Books.
  • Craig, A. D. (2003). Interoception: the sense of the physiological condition of the body. Current Opinion in Neurobiology, 13(4), 500–505.
  • Ekman, P., & Friesen, W. V. (1971). Constants across cultures in the face and emotion. Journal of Personality and Social Psychology, 17(2), 124–129.
  • van der Kolk, B. A. (2014). The Body Keeps the Score: Brain, Mind, and Body in the Healing of Trauma. Viking. [Trad. fr. : Le corps n’oublie rien, Albin Michel, 2018]

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