En réunion, une idée prend forme. Il arrive qu’on hésite, que le moment passe, et qu’une autre personne formule quelque chose de proche, parfois avec moins de précision, et soit entendue. À l’inverse, il arrive aussi qu’on exprime un désaccord avec une fermeté dont on se demande ensuite si elle n’était pas excessive.
Pour certaines personnes, la question n’est pas tant « ai-je quelque chose à dire ? » que « comment le dire sans paraître imbu de moi-même, sans froisser, sans en payer le prix ? ». Cet article propose d’explorer ce qu’est la communication affirmative, ce que la communication non violente peut y apporter, et ce que la recherche en psychologie suggère sur les freins à la prise de parole au travail. Il ne s’agit pas de recettes mais plutôt de repères que chacun peut ajuster à sa situation.
Qu'est-ce que la communication affirmative ?
La communication affirmative consiste à exprimer ses opinions, ses besoins et ses limites de façon claire et directe, tout en tenant compte de ceux de l’autre personne. On la décrit souvent en la situant entre plusieurs autres manières de communiquer :
- Le style passif : on garde pour soi ce que l’on pense, on s’adapte, on s’efface. Le coût est souvent interne : frustration, sentiment de ne pas être entendu.
- Le style agressif : on s’exprime en imposant son point de vue, parfois au détriment de la relation.
- Le style passif-agressif : le désaccord passe par l’ironie, les sous-entendus ou les non-dits, plutôt que par une parole directe.
- Le style affirmatif : on dit ce que l’on pense, ce que l’on souhaite ou ce que l’on refuse, en reconnaissant que l’autre a lui aussi un point de vue légitime et en lui accordant notre écoute.
L’entraînement à l’affirmation de soi fait l’objet de travaux depuis plusieurs décennies, et une revue de la littérature le décrit comme une approche dont les bénéfices sont documentés, tout en soulignant qu’elle a été relativement délaissée. Les études disponibles varient toutefois beaucoup dans leurs méthodes et leurs populations, ce qui invite à une certaine prudence sur l’ampleur des effets.
La différence entre s'affirmer et être arrogant
Dans la pratique, l’arrogance se reconnaît moins au contenu de ce qui est dit qu’à la place laissée à l’autre. Une remarque ferme peut être affirmative si elle laisse un espace de réponse. Une remarque très polie peut être condescendante si elle ferme l’échange.
Quelques différences possibles :
- Affirmer, c’est dire « voici comment je vois les choses ». Être arrogant, c’est plutôt présenter son point de vue comme la seule lecture raisonnable.
- Affirmer laisse la possibilité d’être contredit ou nuancé. L’arrogance tend à faire de la contradiction une offense.
- Affirmer s’intéresse à la réponse de l’autre, alors que l’arrogance l’attend surtout pour la réfuter.
Une nuance mérite d’être posée : la façon dont une prise de parole est perçue ne dépend pas uniquement de celui qui parle. La culture de l’entreprise, la relation hiérarchique ou les attentes envers telle ou telle personne y jouent aussi un rôle. On ne contrôle donc pas entièrement l’image que l’on renvoie, et c’est une raison de plus pour ne pas confondre « être perçu comme arrogant » et « l’être réellement ».
Ce que la communication non violente peut apporter
La communication non violente (CNV), développée par le psychologue Marshall Rosenberg, propose une structure en quatre temps pour exprimer une difficulté sans accuser :
- L’observation : décrire un fait, sans jugement ni interprétation.
- Le sentiment : nommer ce que l’on ressent face à cette situation en parlant de soi, c’est à dire avec des phrases commençant par « je » ex.: « je me sens » ou « j’ai ressenti »
- Le besoin : identifier le besoin qui se trouve derrière ce sentiment.
- La demande : formuler une demande concrète, que l’autre peut accepter ou non.
Voici ce que cela peut donner dans un contexte professionnel : « Quand je vois que la date de livraison a été avancée sans que l’équipe en soit informée, je suis préoccupé, parce que j’ai besoin de pouvoir organiser mon travail. Serait-il possible d’en discuter avant de fixer les prochaines échéances ? »
Cette structure a un intérêt concret : elle sépare le fait de son interprétation. La phrase : « Tu ne tiens jamais compte de nous » est un jugement alors que « La date a été modifiée sans que nous soyons prévenus » est un fait que l’autre peut vérifier, ce qui diminue le risque qu’il se sente attaqué et se défende plutôt que d’écouter.
Quelques nuances importantes :
- Au travail, nommer un sentiment peut sembler trop personnel. Il est possible de le remplacer par l’effet de la situation (« cela me met en difficulté ») ou de le formuler plus sobrement.
- Appliquée de façon trop rigide, la méthode peut sonner artificielle. Elle est probablement plus utile comme boussole que comme script.
S'affirmer, c'est aussi écouter
Une parole affirmative ne se résume pas à ce qui est dit. Elle comprend la manière dont on accueille la réponse. L’écoute active, qui consiste à reformuler ce que l’on a compris, à poser des questions ouvertes et à montrer que l’on a entendu avant de répondre, est l’un des outils les plus souvent associés à ce versant de la communication. Et comme le dit si bien Thomas d’Ansembourg dans ses conférences : « Pour pourvoir écouter vraiment, il faut savoir se taire ». Pouvoir écouter l’autre jusqu’au bout et sans l’interrompre avant de reformuler et poser nos questions est une compétence qui demande à être apprise et entrainée comme n’importe quelle autre.
Des travaux suggèrent que cette écoute peut renforcer le sentiment d’être compris, même si ses effets sur d’autres aspects de l’échange sont plus nuancés. Concrètement, une phrase comme « si je comprends bien, ce qui pose problème, c’est le délai plutôt que le budget, c’est bien cela ? » permet de vérifier sa compréhension avant d’avancer son propre point de vue. Elle donne aussi à l’autre le signal qu’il ne parle pas dans le vide, ce qui peut rendre sa propre écoute plus disponible ensuite.
Ce qui peut freiner la prise de parole au travail
Quand on a des idées mais qu’on les garde pour soi, il peut y avoir plusieurs explications. Elles ne s’excluent pas et ne concernent pas tout le monde de la même façon. La recherche en identifie plusieurs.
La peur d'être jugé et l'effet de projecteur
Quand on parle, on a souvent l’impression que chacun de nos mots est observé et évalué. Des expériences en psychologie sociale ont mis en évidence un biais appelé « effet de projecteur » : les personnes tendent à surestimer la proportion d’individus qui remarquent leurs actions ou leur apparence. Dans l’une des études, des participants portant un t-shirt qu’ils jugeaient embarrassant pensaient que beaucoup de personnes l’avaient remarqué, alors que bien moins l’avaient fait.
Une précision s’impose : ces expériences portent sur des situations de laboratoire, et elles ne portent pas spécifiquement sur la prise de parole en réunion, où l’attention est plus réelle. Elles invitent plutôt à une hypothèse : il est possible que l’attention portée à une hésitation ou à une maladresse soit moindre que celle que l’on imagine.
Les règles implicites que l'on se donne
Certaines croyances sur ce qu’il est acceptable de dire ou non peuvent s’être installées sans avoir jamais été discutées : « on ne contredit pas un supérieur en public », « mieux vaut ne pas apporter un problème sans solution », « ce n’est pas à moi de le dire ». Des chercheurs les ont appelées « théories implicites de la voix ». Elles peuvent conduire à l’autocensure même lorsqu’aucune menace réelle n’est présente, simplement parce que ces règles semblent aller de soi.
Il arrive que ces croyances aient été construites à partir d’expériences vécues : un supérieur peu réceptif, une remarque moquée, une prise de parole qui a eu des conséquences. Elles ont alors une logique, et ne sont pas forcément irrationnelles. Se demander d’où elles viennent, et si elles s’appliquent encore à la situation actuelle, peut être un point de départ.
Le contexte et la sécurité psychologique
Il serait trop simple de tout ramener à la personne. Une équipe est parfois un espace où l’on peut poser une question, signaler une erreur ou proposer une idée sans craindre d’être humilié. On parle alors de sécurité psychologique, c’est-à-dire la perception que prendre un risque relationnel n’entraînera pas de sanction. Les recherches sur la peur au travail indiquent que celle-ci s’explique à la fois par des facteurs individuels (tempérament, expériences passées) et par des facteurs de contexte, comme la réaction des responsables face aux remarques ou aux erreurs.
Dans un environnement où la parole est effectivement sanctionnée, la retenue peut être une adaptation raisonnable. La question « est-ce moi qui me freine, ou est-ce le contexte qui rend la prise de parole risquée ? » n’a pas toujours une réponse nette, et il est possible que ce soit un peu des deux.
Le sentiment d'imposture
Certaines personnes ont l’impression que leurs compétences ne sont pas réellement les leurs et qu’elles pourraient être « démasquées ». Ce que l’on appelle le syndrome de l’imposteur n’est pas un diagnostic reconnu. Une revue de la littérature rapporte des fréquences très variables selon les études, de quelques pourcents à plus de la moitié des personnes interrogées, en grande partie parce que les outils de mesure et les populations diffèrent. On sait donc que le phénomène est fréquemment rapporté, sans pouvoir le chiffrer avec précision.
Dans le cadre de la prise de parole, il peut s’exprimer par une pensée du type « ma remarque n’est pas assez légitime pour être dite ». Cela peut avoir pour effet de retarder l’expression, voire de la supprimer.
La croyance en sa capacité à agir
Le psychologue Albert Bandura a décrit le sentiment d’efficacité personnelle : la croyance que l’on est capable de mener à bien une action donnée. Selon lui, il se construit en grande partie à partir de quatre sources : les expériences de réussite, l’observation de personnes comparables à soi qui y parviennent, les encouragements d’autrui et l’état physique ressenti (tension, rythme cardiaque).
Appliqué à la prise de parole, cela peut dessiner un cercle : si l’on évite de parler, la croyance « je n’y arriverai pas » n’est jamais mise à l’épreuve et peut se maintenir voire même se renforcer. À l’inverse, chaque prise de parole qui se passe de façon acceptable, même modeste, peut apporter une information qui nuance cette croyance. C’est une hypothèse de travail cohérente avec la théorie, non une garantie.
Des pistes pour s'exprimer malgré l'appréhension
Les pistes suivantes sont des possibilités, que chacun peut essayer, adapter ou écarter.
- Préparer une première phrase : Les recherches sur les « intentions d’implémentation » montrent que formuler à l’avance un plan sous la forme « si telle situation se présente, alors je ferai telle chose » est associé à une meilleure réalisation des objectifs. Cela peut donner : « si le point budget est abordé, alors je dirai que j’ai un élément à ajouter ». Ces travaux portent sur des comportements très variés, sans cibler spécifiquement la prise de parole au travail, mais le mécanisme, qui consiste à décider à l’avance pour ne pas avoir à décider sous pression, paraît transposable.
- Commencer dans des situations à faible enjeu. Il peut être plus accessible de s’exercer avec un collègue de confiance, dans une petite réunion ou à l’écrit, avant d’aborder des situations plus exposantes. Cette progression graduelle permet d’accumuler des expériences de réussite, l’une des sources de l’efficacité personnelle évoquées plus haut.
- Conscientiser ce que l’on ressent sincèrement, et non ce que l’on aimerait ressentir,avant de parler. L’accélération du cœur, la gorge serrée ou les mains moites sont des signes d’activation, qui peuvent être lus comme de l’anxiété ou comme de l’enthousiasme. Plusierus expériences ont observé que des personnes à qui l’on suggérait de se dire « je suis excité » plutôt que « je suis calme » obtenaient de meilleures performances sur des tâches comme parler en public.
- Exprimer son point de vue tout en permettant à l’autre d’y répondre. Des tournures comme « voici comment je vois les choses, et je suis curieux de votre point de vue » ou « j’ai une idée, dites-moi si cela vous paraît faisable » permettent d’affirmer sans fermer l’échange. Multiplier les atténuations (« je suis désolé de vous déranger, ce n’est peut-être rien, mais juste… ») peut diluer le message jusqu’à le rendre difficile à entendre. À l’inverse, une formulation très fermée, qui ne laisse aucun espace de réponse (« c’est la seule solution »), peut elle aussi avoir du mal à être entendue : présenté comme définitif, le propos risque d’amener l’interlocuteur à se défendre ou à se retirer de l’échange.
- Écouter, puis répondre. Reformuler brièvement ce que l’autre vient de dire avant d’avancer sa propre position peut réduire le sentiment d’affrontement, et donne aussi à la personne qui parle un moment pour clarifier sa pensée.
- Choisir le moment et le canal. Un désaccord sensible peut parfois se dire plus sereinement en tête à tête qu’en réunion, ou par écrit lorsque l’on a besoin de temps pour structurer ses idées. Ce choix peut être une stratégie légitime, et non une forme de fuite.
- Accepter une part d’incertitude. Même exprimée avec soin, une remarque peut être mal reçue, et la communication affirmative ne garantit pas la réaction de l’autre. Elle augmente probablement la probabilité d’être entendu, mais elle ne la rend pas certaine. Dans un environnement où la parole est effectivement risquée, il peut être utile de s’appuyer sur un collègue allié, un représentant du personnel ou un professionnel de l’accompagnement.
Ce que l'on sait, et ce que l'on sait moins
Les mécanismes décrits ici (effet de projecteur, croyances implicites, sécurité psychologique, efficacité personnelle) reposent sur des travaux solides, mais pour la plupart menés dans des contextes précis, souvent en laboratoire ou auprès de populations spécifiques. Leur transposition à chaque situation de travail reste une hypothèse raisonnable, non une certitude. L’efficacité de la CNV en particulier est moins bien documentée que sa popularité ne le laisserait penser. Et rien de tout cela ne remplace la prise en compte de la réalité de chaque contexte professionnel.
En conclusion
S’affirmer au travail sans arrogance repose sur un équilibre : dire ce que l’on pense avec assez de clarté pour être compris, et laisser à l’autre assez de place pour répondre. La communication non violente et l’écoute active offrent des repères pour y parvenir, sans constituer des méthodes à appliquer à la lettre.
Les difficultés à s’exprimer peuvent avoir plusieurs origines : la crainte du jugement, des règles implicites héritées d’expériences passées, un contexte où la parole est réellement risquée, un doute sur sa légitimité ou sur sa capacité à agir. La part du contexte mérite d’être regardée autant que celle de la personne. Les pistes évoquées ici sont des possibilités à ajuster à chaque situation. Elles ne garantissent pas d’être entendu à chaque fois, mais elles peuvent permettre de constater, au fil du temps, que dire ce que l’on pense n’a pas toujours les conséquences que l’on redoute.
Lorsque la crainte de s’exprimer devient envahissante et retentit sur le sommeil, la santé ou la relation au travail, une consultation avec un psychologue peut aider à comprendre ce qui la nourrit, à un rythme choisi.
Si ces questions font écho à votre situation, ou si vous souhaitez simplement en discuter, vous pouvez me contacter via le formulaire de contact, par e-mail, par SMS ou Whatsapp. Un premier échange est possible quand vous le souhaitez.
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