Trauma de négligence : quand c’est l’absence qui laisse des traces

Lorsqu’on parle de trauma, on pense souvent à un événement précis : un accident, une agression, un événement brutal. Il existe pourtant une autre façon d’être marqué par son enfance, plus discrète. Ni drame, ni coups, ni cris. Un foyer où rien de visible ne manquait, et pourtant, parfois, quelque chose de plus subtil a pu faire défaut : une présence disponible à ce que l’on traversait, quelqu’un qui remarque quand ça ne va pas, qui demande, qui répond.

Devenues adultes, certaines personnes qui ont dû composer avec ce manque paraissent aller très bien, ce qui rend leur détresse difficile à reconnaître, pour leur entourage comme pour elles-mêmes. Cet article propose de s’attarder sur ce que l’on appelle le trauma de négligence, parfois aussi nommé trauma « en creux ». Il se peut que certains passages fassent écho et d’autres pas du tout. Les repères qui suivent sont simplement là, à disposition, pour celles et ceux qui souhaitent réfléchir à ce sujet à leur rythme.

trauma de négligence

Qu'est-ce que le trauma de négligence ?

En psychologie, la négligence désigne une absence durable de réponse aux besoins d’un enfant. Ces besoins peuvent être physiques : être nourri, soigné, protégé, supervisé. Ils peuvent aussi être affectifs : être regardé, écouté, réconforté, voir ses émotions reconnues. On parle alors de négligence émotionnelle ou affective.

La négligence se distingue d’autres blessures de l’enfance par sa nature : elle repose sur des omissions plutôt que sur des actes ; elle tient à ce qui n’a pas été donné plutôt qu’à ce qui s’est produit. Un enfant peut grandir dans une famille qui paraît « normale », où rien de visible ne semble dysfonctionner, et pourtant y manquer de présence émotionnelle, de disponibilité, de réponses à ses signaux et à ses besoins. Il n’y a pas forcément de scène visible, et c’est ce qui peut la rendre difficile à repérer.

L’expression « trauma en creux » n’est pas un diagnostic. Elle sert à évoquer une blessure qui se définit par un vide, ce qui n’a pas été donné alors que c’était attendu, plutôt que par un événement qui n’aurait pas dû arriver. Précisons aussi que le mot « trauma » est ici employé dans un sens large, et que ce choix de vocabulaire fait débat, nous y reviendrons plus bas.

Les traces de la négligence affective à l’âge adulte : des personnes qui semblent aller bien

Ce qui a manqué n’est pas toujours visible, ni pour l’entourage ni pour la personne elle-même. Lorsqu’un enfant ne trouve pas de réponse à ce dont il a besoin, il s’adapte. C’est même l’une de ses grandes forces. Il apprend, souvent très tôt, à compter sur lui-même, à ne pas déranger, à garder pour lui ce qui pèse. Sur le moment, cette adaptation l’aide. Des années plus tard, elle peut prendre des formes que l’entourage admire et qui passent volontiers pour des qualités.

 

À l’âge adulte, certaines personnes sont ainsi perçues comme autonomes, indépendantes, fiables, performantes. Elles ne se plaignent pas, elles se débrouillent. Il arrive qu’elles se sentent responsables de tout et de tout le monde, qu’elles prennent soin des autres avec beaucoup d’attention, et qu’il leur soit plus difficile d’imaginer que l’on puisse prendre soin d’elles. Demander de l’aide peut sembler inconfortable, parfois même inutile. Il se peut aussi qu’il soit compliqué de nommer ce dont on a besoin, ou de savoir ce que l’on ressent, au-delà d’une impression de fatigue ou de vide.

 

Il faut le dire avec nuance : la littérature scientifique ne décrit pas un profil unique, et peu d’études s’intéressent précisément à ces adultes qui « vont bien en apparence ». Plusieurs pistes se rejoignent cependant. La théorie de l’attachement, qui étudie comment nos premiers liens influencent notre manière de nous relier aux autres, évoque depuis longtemps ce que l’on nomme en anglais « compulsive self-reliance », que l’on pourrait traduire par « autonomie compulsive » ou « hyper-indépendance » : une façon de ne compter que sur soi quand les autres n’ont pas été disponibles. Des recherches sur l’attachement chez l’adulte décrivent des personnes qui privilégient l’indépendance et se sentent moins à l’aise avec la proximité émotionnelle. D’autres travaux relient la négligence émotionnelle précoce à une difficulté à repérer et à nommer ses émotions. Enfin, lorsqu’un enfant a dû très tôt se montrer plus mature que son âge, voire prendre soin de ses proches, les chercheurs décrivent un sentiment de responsabilité qui peut se prolonger à l’âge adulte.

 

Pour certaines personnes, d’autres manifestations viennent s’y ajouter. Elles varient beaucoup d’un individu à l’autre, et certaines pourront ne pas faire écho du tout.

  • Dans les relations. Il peut être difficile de croire que l’on compte vraiment pour l’autre. Cela prend parfois des formes opposées : une grande réserve pour ne pas peser, ou à l’inverse une inquiétude vive à l’idée d’être oublié ou délaissé.
  • Dans le regard porté sur soi. Une autocritique très présente, une honte diffuse, sans événement précis auquel la rattacher.
  • Dans le rapport à ses besoins. Se reposer, recevoir ou se faire plaisir peut s’accompagner d’une forme de culpabilité, comme si cela n’était pas tout à fait permis.
  • Dans le corps. Certaines personnes évoquent une tension chronique, une fatigue qui ne s’explique pas, ou des sensations difficiles à interpréter. Les liens entre expériences précoces et corps sont étudiés, mais ils restent complexes, et ces signes ont de nombreuses autres causes possibles.

Aucune de ces pistes ni aucun de ces éléments ne suffit à lui seul à indiquer une histoire de négligence, et toutes ne s’appliquent pas à chaque personne. Le tempérament, d’autres expériences de vie ou le contexte actuel peuvent produire des effets semblables. Il s’agit de pistes de questionnement, pas d’un test.

 

Ce qui rend la situation délicate, c’est que ces adultes ont parfois l’air d’aller bien. Leur vie est organisée, leur entourage s’inquiète peu, et ils n’ont eux-mêmes pas toujours de mots pour ce qui les habite. Leur détresse, quand elle existe et est consciente, se voit peu. Elle peut passer par une fatigue qui s’installe, une impression de vide, le sentiment d’être un peu à côté de sa propre vie, sans qu’aucun événement ne l’explique. Il devient alors difficile de la reconnaître, pour les autres comme pour soi, et de s’autoriser à en parler. Il arrive que l’on se dise que « tout va bien », ou que d’autres ont vécu bien pire.

« Quand rien n'est pas rien » : l'idée de Ruth Cohn

Pour tenter de mettre des mots sur cette expérience, une idée de la psychothérapeute Ruth Cohn peut être éclairante. Ruth Cohn exerce en Californie. Elle accompagne depuis la fin des années 1980 des personnes ayant vécu des traumas et de la négligence, et elle a publié un ouvrage clinique consacré au trauma développemental de la négligence. Sa thèse centrale est que la négligence constitue un trauma profond qui tient à ce qui a manqué plutôt qu’à ce qui s’est produit et à la construction de l’enfant sur cette base de manque.

 

Elle résume cette idée par une formule anglaise, « Nothing is not nothing », que l’on peut traduire en français par « quand rien n’est pas rien ». Ce « rien » désigne ici une absence de regard, de réponse, de présence. Pour un enfant, cette absence n’est pas neutre : elle peut être vécue, sans mots, comme un vide relationnel. Ruth Cohn souligne que l’absence émotionnelle dans les premières relations peut être particulièrement menaçante pour le cerveau d’un nourrisson, qui dépend entièrement d’autrui pour être apaisé et rassuré.

 

Cette idée rejoint une observation bien connue en psychologie du développement permettant d’imaginer ce que peut produire une absence de réponse. Dans l’expérience dite du « visage immobile » (still-face), une personne qui interagit chaleureusement avec un bébé cesse brusquement de réagir pendant quelques minutes, le visage neutre. De nombreuses études montrent que les bébés réagissent alors nettement :  ils cherchent à attirer l’attention par des sourires, des gestes, des petits sons, ils protestent, puis se détournent parfois. L’échange se termine ensuite par des retrouvailles, et le lien se répare. Cela n’a donc rien de comparable à une négligence installée dans la durée. Mais cela montre que, dès les premiers mois, un enfant remarque quand on ne lui répond pas et que cela

Que suggère la recherche sur la négligence émotionnelle ?

La négligence émotionnelle est loin d’être rare. Lorsque des adultes sont interrogés sur leur enfance, environ une personne sur cinq indique avoir manqué de réponse affective de la part de son entourage, avec de grandes différences selon les pays et la façon de poser la question.

Plusieurs recherches suggèrent aussi que ce type de manque peut laisser des effets durables, comparables à ceux d’autres vécus difficiles de l’enfance. À l’âge adulte, on retrouve parfois une tristesse qui s’installe, de l’anxiété, un recours à l’alcool ou à d’autres substances pour apaiser un mal-être, ou des idées noires. D’autres travaux observent que le cerveau, qui se construit en grande partie à travers les relations pendant l’enfance, peut se développer un peu différemment, notamment dans les zones qui aident à gérer les émotions et à repérer ce qui est menaçant.

 

Il reste important de garder de la nuance. Ces recherches décrivent des tendances sur de grands groupes, pas le parcours d’une personne en particulier. Elles montrent des liens, pas des causes certaines, car d’autres éléments ont pu jouer. Beaucoup reposent sur des souvenirs d’adultes, ce qui comporte une part d’incertitude. Et toutes les personnes ayant manqué de présence émotionnelle dans l’enfance ne vivent pas ces difficultés, loin de là.

Un éclairage plus large : le regard de Ruth Lanius

Ruth Lanius, psychiatre et chercheuse canadienne, dont les travaux portent sur le trauma en général et non spécifiquement sur la négligence, étudie depuis de nombreuses années la façon dont le corps et le cerveau réagissent à des expériences très difficiles. Ses travaux montrent que ces réactions ne se ressemblent pas toujours. Chez certaines personnes, tout semble s’emballer : le corps reste en alerte, sursaute, revit des scènes. Chez d’autres, c’est presque l’inverse : les émotions paraissent s’éloigner ou s’éteindre, comme si l’on observait sa propre vie depuis l’extérieur, ou comme si une partie de soi était engourdie. Cette seconde réaction s’appelle la dissociation traumatique. Elle est souvent comprise comme une façon qu’a l’organisme de se mettre à distance de ce qui serait trop difficile à ressentir. Ruth Lanius souligne aussi que les expériences vécues très tôt dans la vie peuvent influencer le type de réaction.


Le lien avec le trauma en creux reste donc une piste que certains cliniciens explorent, pas une explication établie. On peut imaginer que lorsque les émotions d’un enfant ne rencontrent pas de réponse, il apprenne peu à peu à les mettre à distance. Mais toutes les personnes ayant manqué de présence dans l’enfance ne vivent pas cela, et la dissociation traumatique peut aussi avoir d’autres origines.

Pourquoi il est tout aussi important d'en tenir compte

Parce que cette blessure est difficile à voir, y compris pour soi

Un événement marquant laisse un souvenir, parfois une preuve, et l’entourage peut le reconnaître. Un manque laisse peu de matière : pas de scène à raconter, pas de « coupable » évident. Il est possible que cela rende plus difficile de mettre des mots, de se sentir légitime à consulter et à se reconnaitre, ou d’être compris.

Parce que reconnaître ne revient pas à comparer

Dire que la négligence compte ne signifie pas qu’elle soit « pire » ou « moins grave » que d’autres expériences difficiles. Les souffrances ne se hiérarchisent pas. Les reconnaître toutes permet simplement de ne pas en laisser de côté.

Parce que le vocabulaire est encore en discussion

Dans le DSM-5, le manuel de référence utilisé pour poser des diagnostics en santé mentale, le diagnostic de trouble de stress post-traumatique suppose l’exposition à un événement impliquant mort, blessure grave ou violence sexuelle, réelle ou menacée, ce qui n’englobe pas la négligence en tant que telle. C’est une des raisons pour lesquelles certains cliniciens parlent de trauma développemental ou relationnel, c’est-à-dire un trauma qui s’installe au fil du développement de l’enfant, dans la relation avec ses proches, plutôt qu’à la suite d’un événement unique, pour décrire ces situations. Les chercheurs ne s’accordent pas tous sur l’usage du mot « trauma » ici. Ce débat ne change pas le fait que les effets de la négligence sont étudiés et démontrés dans de nombreuses recherches.

Parce que la négligence n'est pas toujours intentionnelle

Des parents peuvent être absents émotionnellement parce qu’ils sont épuisés, endeuillés, malades, en difficulté financière, ou parce qu’ils n’ont eux-mêmes pas reçu ce qu’ils auraient eu besoin de recevoir. Reconnaître ce qui a manqué à un enfant n’implique pas systématiquement de désigner un coupable. On peut tout à fait percevoir qu’un parent a fait ce qu’il a pu tout en reconnaissant le manque vécu en tant qu’enfant. Ces deux lectures peuvent tout à fait co-exister.

Et ensuite ?

Pour certaines personnes, le premier mouvement consiste simplement à nommer : reconnaître que ce « rien » était bien quelque chose. D’autres éprouvent le besoin d’en parler avec un proche, ou avec un professionnel.

 

Il existe de nombreuses approches thérapeutiques, centrées sur le trauma, sur l’attachement, sur le corps ou sur la parole. Chacune a ses particularités, et ce qui convient varie d’une personne à l’autre. Les preuves de leur efficacité spécifiquement pour la négligence restent limitées. Ce que l’on observe en revanche de manière assez constante en psychothérapie, c’est que la qualité de la relation avec le thérapeute compte beaucoup, quelle que soit la méthode.

 

Dans le cas de la négligence, cela prend peut-être un sens particulier. Si la blessure est née d’un manque de lien, de présence, de réponse, il est possible que ce soit d’abord dans une relation que quelque chose puisse se réparer. Une présence stable, attentive, qui reconnaît ce qui est vécu sans le minimiser, peut offrir une expérience que l’enfance n’a pas toujours permise : celle d’être vu, entendu, pris en compte. Dans cet espace, il devient parfois possible de reconnaître les besoins de la petite fille ou du petit garçon que l’on a été, ceux qui n’ont pas trouvé de réponse, et de leur accorder enfin de l’attention. Le lien lui-même peut ainsi contribuer à réparer un manque de lien.

 

Chacun avancera à son rythme, et ce chemin ne se limite pas au cabinet d’un thérapeute : d’autres relations, amicales ou affectives, ainsi que la relation que l’on construit avec soi-même, peuvent aussi y contribuer.

 

Pour finir, il est important de préciser que l’histoire d’une personne ne se résume pas à ce qui lui a manqué. Les effets d’une négligence dépendent de nombreux facteurs, comme sa durée, son intensité, la présence d’autres adultes soutenants, et ne sont jamais une fatalité.

  • Aust, S., Härtwig, E. A., Heuser, I., & Bajbouj, M. (2013). The role of early emotional neglect in alexithymia. Psychological Trauma: Theory, Research, Practice, and Policy, 5(3), 225-232.
  • Bowlby, J. (1988). A secure base: Parent-child attachment and healthy human development. Basic Books.
  • Cohn, R. (2021). Working with the developmental trauma of childhood neglect: Using psychotherapy and attachment theory techniques in clinical practice. Routledge.
  • Cohn, R. (2024). Why nothing matters: Introducing neglect-informed psychotherapy [Séminaire numérique]. PESI.
  • Hildyard, K. L., & Wolfe, D. A. (2002). Child neglect: Developmental issues and outcomes. Child Abuse & Neglect, 26(6-7), 679-695.
  • Hooper, L. M. (2007). The application of attachment theory and family systems theory to the phenomena of parentification. The Family Journal, 15(3), 217-223.
  • Lanius, R. A., Frewen, P. A., Vermetten, E., & Yehuda, R. (2010). Fear conditioning and early life vulnerabilities: Two distinct pathways of emotional dysregulation and brain dysfunction in PTSD. European Journal of Psychotraumatology, 1(1), 5467.
  • Lanius, R. A., Vermetten, E., Loewenstein, R. J., Brand, B., Schmahl, C., Bremner, J. D., & Spiegel, D. (2010). Emotion modulation in PTSD: Clinical and neurobiological evidence for a dissociative subtype. American Journal of Psychiatry, 167(6), 640-647.
  • Mesman, J., van IJzendoorn, M. H., & Bakermans-Kranenburg, M. J. (2009). The many faces of the Still-Face Paradigm: A review and meta-analysis. Developmental Review, 29(2), 120-162.
  • Mikulincer, M., & Shaver, P. R. (2007). Attachment in adulthood: Structure, dynamics, and change. Guilford Press.
  • Norman, R. E., Byambaa, M., De, R., Butchart, A., Scott, J., & Vos, T. (2012). The long-term health consequences of child physical abuse, emotional abuse, and neglect: A systematic review and meta-analysis. PLoS Medicine, 9(11), e1001349.
  • Spinazzola, J., Hodgdon, H., Liang, L. J., Ford, J. D., Layne, C. M., Pynoos, R., Briggs, E. C., Stolbach, B., & Kisiel, C. (2014). Unseen wounds: The contribution of psychological maltreatment to child and adolescent mental health and risk outcomes. Psychological Trauma: Theory, Research, Practice, and Policy, 6(S1), S18-S28.
  • Stoltenborgh, M., Bakermans-Kranenburg, M. J., & van IJzendoorn, M. H. (2013). The neglect of child neglect: A meta-analytic review of the prevalence of neglect. Social Psychiatry and Psychiatric Epidemiology, 48(3), 345-355.
  • Teicher, M. H., & Samson, J. A. (2016). Annual research review: Enduring neurobiological effects of childhood abuse and neglect. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 57(3), 241-266.
  • Webb, J. (2012). Running on empty: Overcome your childhood emotional neglect. Morgan James Publishing.

Si ce texte fait écho à votre histoire et que vous souhaitez en parler, vous pouvez me contacter via le formulaire de contact, par e-mail, par SMS ou WhatsApp.