Vous avez fait vos valises, quitté votre pays avec une boule au ventre, puis vécu l’aventure incroyable de l’expatriation. Vous vous êtes adapté, avez appris une nouvelle langue, adopté d’autres codes et, finalement, vous vous êtes senti chez vous là-bas. Aujourd’hui, vous êtes de retour. Logiquement, tout devrait rentrer dans l’ordre. Vous êtes « à la maison ». Pourtant, une sensation étrange vous envahit : un mélange d’ennui, d’irritabilité, et parfois, un sentiment profond d’isolement.
Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, sachez que vous n’êtes pas seul. Ce que vous vivez a un nom : le « reverse culture shock », ou choc culturel inversé. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le retour au pays d’origine est souvent psychologiquement plus éprouvant que le départ. Comprendre ce mécanisme est la première étape pour retrouver son équilibre.
Pourquoi le retour est-il si difficile ? L’illusion de la familiarité
Lors de votre départ, vous vous attendiez à la différence. Vous étiez en mode « apprentissage », prêt à accepter que tout soit nouveau, étrange, voire frustrant. Le choc culturel initial était attendu, presque excitant. Votre esprit était en alerte, prêt à décoder un nouvel environnement.
Au retour, le piège se referme doucement car il est invisible. Vous anticipez un retour à la normale, à un environnement familier. Vous vous dites : « Je rentre chez moi, tout va être comme avant ». Sauf que rien n’est comme avant. Et ce, pour deux raisons fondamentales : vous avez changé, et votre environnement a évolué sans vous.
Pendant votre expatriation, votre vision du monde s’est élargie. Vous avez intégré de nouvelles façons de travailler, de communiquer, de gérer le temps ou les relations humaines. Peut-être avez-vous adopté une notion du temps plus flexible, ou au contraire, une efficacité plus directe. En revenant au pays, vous retrouvez un environnement qui, lui, a continué d’évoluer sans vous, ou qui est resté figé dans vos souvenirs.
Ce décalage vient créer une dissonance cognitive. C’est à dire que votre cerveau s’attend à ce que les choses fonctionnent d’une certaine manière, mais la réalité répond à d’autres codes. Les habitudes qui vous semblaient normales avant votre départ telles que la ponctualité stricte, la manière de faire la file, l’humour particulier, la météo, la réserve dans les relations, en ce qui concerne la culture belge, peuvent soudainement vous paraître irritantes, illogiques, voire étouffantes. Cette « perte des repères familiers » entraine une paradoxe : vous êtes physiquement chez vous, mais psychologiquement, vous vous sentez étranger.
Les symptômes silencieux du retour
Le reverse culture shock ou choc du retour ne se manifeste pas toujours par une crise éclatante. C’est souvent un malaise sourd, difficile à nommer, qui peut parfois engendrer de la culpabilité en pensant « Je devrais être heureux d’être rentré ».
Vous pouvez ressentir :
- Une nostalgie paradoxale : Vous vous surprenez à idéaliser votre pays d’accueil, là où vous aviez pourtant connu des difficultés. Vous regrettez le soleil, mais aussi la chaleur humaine, la spontanéité ou même le chaos organisé que vous aviez appris à aimer.
- Un sentiment d’incompréhension : Lorsque vous racontez vos aventures, vous avez l’impression que vos proches n’écoutent que poliment. Ils vous posent des questions factuelles (« C’était cher ? », « Il faisait beau ? »), mais ne saisissent pas l’impact profond que cette expérience a eu sur votre identité. Vous vous sentez seul dans votre propre histoire.
- Une perte de repères professionnels : Les méthodes de travail vous semblent soudainement trop lentes, trop hiérarchisées ou, à l’inverse, trop rigides. Vous avez acquis une autonomie ou une prise d’initiative ailleurs, et la structure vous donne l’impression de devoir « réapprendre à être petit ».
- L’isolement social et la critique accrue : Vous avez l’impression de ne plus tout à fait appartenir à ce groupe qui est pourtant le vôtre depuis toujours. Vous pouvez aussi devenir plus critique envers votre propre culture.
Ce phénomène est d’autant plus marqué en Belgique ou en France, pays aux codes culturels subtils, implicites et souvent non-dits. Après avoir vécu dans des cultures plus directes ou plus chaleureuses en apparence, le retour à la réserve franco-belge et à la modestie ( incluant le « ne pas se faire remarquer ») peut être vécu comme une froideur ou un manque d’ambition, alors qu’il s’agit simplement d’un code social différent que vous aviez oublié.
Comment traverser cette phase et se réapproprier son retour ?
La première étape, et la plus libératrice, est de légitimer ce que vous ressentez. Il n’y a rien d’anormal à ne pas se sentir immédiatement bien chez soi. Acceptez que cette période de transition est nécessaire. Votre cerveau doit réapprendre à naviguer dans un environnement qu’il croyait connaître, mais qu’il redécouvre avec un nouveau regard. C’est en partie un deuil à faire : celui de votre vie d’expatrié et de la personne que vous étiez avant de partir.
Ne cherchez pas à effacer votre expérience. Au contraire, intégrez-la. Vous n’êtes plus tout à fait la personne qui est partie ; vous êtes quelqu’un enrichi d’une double culture. Cette richesse est un atout, même si elle est difficile à porter au début. Vous pouvez trouver des communautés d’anciens expatriés ou de personnes internationales afin de vous sentir soutenu dans cette période. En effet partager ce vécu spécifique avec des gens qui le comprennent sans avoir besoin de longues explications peut soulager considérablement le poids de l’incompréhension.
Soyez également curieux de votre propre pays. Redécouvrez la Belgique avec les yeux de celui qui revient de loin. Posez des questions à vos proches sur ce qui a changé pendant votre absence. Transformez votre critique en curiosité : « Pourquoi faisons-nous cela ainsi ? » plutôt que « C’est nul de faire comme ça ».
Enfin, soyez patient avec vous-même et avec vos proches. La réadaptation prend du temps, souvent plusieurs mois. C’est un processus cyclique : il y aura des jours où vous vous sentirez parfaitement intégré, et d’autres où vous vous sentirez totalement étranger. C’est normal. Redécouvrez votre pays comme un nouveau territoire. Ce qui vous semble étrange aujourd’hui deviendra, avec le temps, une nouvelle forme de familiarité, plus riche et plus consciente.
Le retour n’est pas une fin, c’est le début d’une nouvelle intégration. Bienvenue chez vous, dans cette version de vous-même que vous avez construite ailleurs.
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