Dissociation : le cerveau face aux émotions intenses 

Vous est-il déjà arrivé de conduire en “pilote automatique” et d’arriver à destination sans vous souvenir du trajet ? Ou de regarder un film en pensant soudain à autre chose, au point de ne plus entendre les dialogues ?

Il arrive fréquemment d’accomplir certaines actions de manière automatique, laissant son esprit s’éloigner un instant. Ces expériences relèvent d’une forme courante de dissociation.

La dissociation n’est ni exceptionnelle ni inquiétante en soi. Elle fait partie des capacités ordinaires du fonctionnement psychique humain. Pourtant, elle reste souvent mal comprise et associée à des représentations excessives ou erronées. En réalité, la dissociation correspond avant tout à un mécanisme naturel de protection du cerveau, qui ne devient source de difficulté que dans certaines conditions spécifiques.

Prendre le temps de la comprendre permet de dépasser les idées reçues et d’en saisir les fonctions réelles.

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La dissociation, c’est quoi au juste ?

La dissociation, c’est une mise à distance temporaire entre certaines parties de notre expérience comme par exemple, nos sensations corporelles, nos émotions, nos pensées ou encore la perception de notre environnement voire même certains souvenirs. 

Elle corrrespond à une modification de l’état de conscience qui permet de réduire l’impact d’une situation vécue comme trop intense, trop stressante ou difficile à intégrer sur le moment. Pour le dire simplement : l’esprit se déconnecte partiellement de ce qui est trop intense à vivre sur le moment.

La dissociation peut être légère et passagère, faisant partie du fonctionnement ordinaire de l’esprit ou plus marquée dans des contextes de stress important. Dans tous les cas, elle ne survient pas par hasard : elle constitue une réponse adaptative su système psychiques visant à préserver l’équilibre et la continuité du fonctionnement de la personne. 

Pour l’exemple : imaginez un disjoncteur électrique.Quand le courant devient trop fort, le disjoncteur saute pour éviter l’incendie. Et bien, la dissociation fonctionne un peu de la même manière : elle coupe ou atténue le courant émotionnel pour protéger le système.

Les différentes formes de dissociation

Comme évoqué ci-dessus, la dissociation n’est pas un bloc unique. Elle existe sur un continuum, allant des formes les plus courantes du quotidien aux manifestations les plus envahissantes.

1. La dissociation “normale” du quotidien

C’est celle que presque tout le monde connaît :

  • être dans la lune
  • rêvasser
  • conduire sans vraiment être conscient du trajet
  • être absorbé par un livre ou une série
  • ne plus sentir le temps passer

 Ici, la dissociation est souple, réversible et sans conséquence négative.

Elle permet de se reposer mentalement, de se concentrer ou de s’évader un peu.

2. La dissociation face au stress ou à l’émotion intense

Quand une situation devient trop chargée émotionnellement, le cerveau peut amplifier la dissociation :

  • sensation d’irréalité
  • impression d’être “à côté de soi”
  • émotions comme mises sous un couvercle
  • corps un peu engourdi
  • esprit vide ou flou

C’est souvent ce qui se passe lors :

  • d’un choc émotionnel
  • d’un accident
  • d’une mauvaise nouvelle
  • d’un conflit intense

Toujours dans une recherche d’équilibre et de protection, la dissociation intervient ici comme une stratégie de régulation face à une situation perçue comme trop intense. 

3. La dissociation traumatique

Quand les situations traumatiques sont répétées, précoces ou impossibles à fuir, la dissociation peut alors devenir un mode de fonctionnement plus durable.

On peut alors observer :

  • des trous de mémoire (amnésie dissociative)
  • un sentiment de déconnexion chronique
  • des émotions coupées ou incontrôlables
  • une impression de ne pas être vraiment soi
  • parfois des parties de soi qui semblent fonctionner “en parallèle”

 Ce n’est pas un choix, ni une faiblesse : c’est une adaptation de survie.

Pourquoi la dissociation existe-t-elle ?

La dissociation a une fonction défensive très claire.

Quand le corps ne peut ni fuir, ni se battre, ni être secouru, il reste une option :

 se mettre à distance de l’expérience.

Chez l’enfant comme chez l’adulte, c’est parfois la seule stratégie possible face à :

  • la violence
  • la négligence
  • l’insécurité affective
  • des émotions trop intenses pour notre système nerveux

La dissociation permet alors :

  • de continuer à fonctionner
  • de préserver un lien avec l’entourage
  • de survivre psychiquement

C’est une intelligence adaptative, pas un bug.

Quand la dissociation devient-elle problématique ?

La dissociation devient dite “pathologique” non pas parce qu’elle existe, mais parce qu’elle :

  • s’active trop souvent
  • se déclenche sans danger réel
  • empêche de ressentir, de se souvenir ou de se relier aux autres
  • rigidifie le fonctionnement psychique

En d’autres termes :

ce qui a sauvé à un moment peut enfermer plus tard, si le système ne trouve pas d’autres options.

Mais même dans ces cas-là, la dissociation reste logique, cohérente et compréhensible au regard de l’histoire de la personne.

Peut-on “arrêter” de dissocier ?

Pas vraiment. Et ce n’est pas l’objectif.

Le travail thérapeutique vise plutôt à :

  • sécuriser le système nerveux
  • élargir la tolérance émotionnelle
  • apprendre à revenir doucement dans le corps et le présent
  • remercier la dissociation pour ce qu’elle a permis
  • puis l’aider à se mettre au repos quand elle n’est plus nécessaire

 On ne force pas une porte blindée à s’ouvrir. On lui montre, avec le temps, que le danger est passé.

Conclusion

La dissociation est un mécanisme normal et universel, que chacun peut mobiliser à différents moments de sa vie. Elle ne devient problématique que lorsqu’elle s’installe de façon rigide et envahissante, prenant plus de place qu’elle n’en a besoin. Même alors, elle remplit toujours une fonction protectrice : aider l’esprit à faire face à ce qui a été, à un moment donné, trop difficile à vivre autrement. Elle ne raconte donc pas une histoire de faiblesse, mais une histoire de survie. En la comprenant ainsi, il devient possible de poser sur soi un regard plus doux et plus respectueux, en reconnaissant que si l’esprit a appris à se protéger de cette manière, c’est qu’il a fait exactement ce qu’il fallait à ce moment-là.

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  • Van der Hart, O., Nijenhuis, E. R. S., & Steele, K. (2007). The haunted self: Structural dissociation and the treatment of chronic traumatization. New York, NY: W. W. Norton & Company.
  • Porges, S. W. (2011). The polyvagal theory: Neurophysiological foundations of emotions, attachment, communication, and self-regulation. New York, NY. W. W. Norton & Company.
  • Van der Kolk, B. A. (2015). The body keeps the score: Brain, mind, and body in the healing of trauma. New York, NY. Viking.
  • Gueguen, C. (2015). Pour une enfance heureuse : repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau. Paris. Robert Laffont.
  • Organisation mondiale de la Santé. (2019). Classification internationale des maladies, 11e révision (CIM-11). Genève. OMS.

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